« Ses lèvres font monter les larmes à mes yeux », Robert Desnos, La Liberté ou l’amour !
De longs cheveux bruns à genoux et je sens le poids de cette masse fiévreuse contre ma chair. Tandis que je les regarde osciller de haut en bas dans le miroir, ils prennent un peu vie, s’émancipent du reste du corps qui bouge pour ne devenir plus qu’eux-mêmes. Tous les pores de ma peau se dressent à cette vision : un frisson long comme la nuit. Je distingue leurs caresses infinies, l’unité sourde de leur profondeur. La chevelure actrice ondule et gesticule. Araignée aux longues pattes, elle rampe jusqu’à mes jambes cyniques. Sa machinerie se fait mesquine : elle vient presque étouffer mon corps. Elle frise sous la lourdeur de l’air et, crépue, sa belle irrégularité m’aspire tant qu’elle m’attire...
Je me perds quelque part entre l’infinité éparse des fils noirs et l’unité profonde, dense et dangereuse : ces cheveux me dévoreront-ils ? Pour le savoir, j’y passe la main. Seulement la sensation singulière de leur matière.
Cela leur plait alors : ils me regardent avec défi de toutes les fourches de leurs yeux. Et dès lors, les longs chevaux bruns s’emballent. Les lignes cinglantes que leurs crinières lancent sur la glace m’annoncent la violence de leur danse. Je la sens. Ils continuent leur ronde macabre, toujours, jusqu’à ce que du miroir s’échappe un long reflet. Enfin, ils se soulèvent...
Voilà leur bruneur morte devant la lumière. Alors, ce sont des cheveux blonds qui m’aiment: la lourde volupté pèse contre ma peau.
mardi 19 octobre 2010
jeudi 21 janvier 2010
Et moi, et moi, et moi
« Me regarder sans complaisance, c’était encore me regarder, maintenir mes yeux fixés sur moi au lieu de les porter au-delà pour me dépasser vers quelque chose de plus largement humain». Michel Leiris, De la littérature considérée comme une tauromachie
Jacques Dutronc est en tournée avec ses cigares et ses lunettes. J’ai réécouté son vieux tube qui chante l’individualisme avec cynisme, et qui sonne si juste en ce début d’année 2010. Assurément, cette nouvelle décennie continuera ce que la précédente avait initié : une ère du blog, du moi plus que jamais.
Comme le soulignait Michel Leiris, il y avait avant un réel risque à écrire sur soi : le dévoilement éditorial des auteurs n’avait rien de virtuel. Aujourd’hui, plus de risques sur les blogs. Et tout le monde y écrit.
Je me demande justement pourquoi j’écris ici, dans quelle gloire de moi-même... Je réfléchis sur ce mouvement de dévoilement et de voilement qui se produit lorsque les mots passent de mon journal à l’écran. Dévoilement si intime lorsque je dis « je » et offre au monde l’intimité de mes sensations. Voilement pudique, mais peut-être lâche, de mon identité derrière une page virtuelle. Cela semble si simple d’écrire ici, presque anodin : des fragments de moi jetées sans conséquences... Dans ce dévoilement, j’éprouve toujours une culpabilité à écrire sur moi, à rester les yeux tournés vers mes yeux devant un miroir – en écrivant cela je me vois me refléter sur l’écran, et Narcisse me guette.
Est-ce cela grandir : « [se] dépasser vers quelque chose de plus largement humain » ? Je voudrai grandir et me dépasser. Je ne veux que ça, mais qu’importe, puisque la première personne que je devrai supporter sera toujours moi-même…
Le dévoilement virtuel présente l’avantage d’atténuer cette culpabilité : je me dévoile sans me dévoiler, et, parmi les milliers d’autres blogs qui crient au moi, je me dis que nous sommes tous autant de nombrilistes invétérés.
Alors, le blog : une question générationnelle ?
En effet, ce mouvement de dévoilement facile me semble pourtant complexe, lourd peut-être de toute l’identité d’une génération. Une génération qui vit à travers un voile, se montre à tout va sans oser se regarder de front.
Les réseaux sociaux aidant, les folles soirées ne s’envisagent plus sans leurs meilleurs amis, les appareils photos ou autres caméras. Dans ces soirées, j’ai parfois l’impression désagréable de ne vivre, de n’exister que par ce support numérique qui viendra s’étaler aux yeux de tous dès le lendemain, comme si l'instant présent, le plaisir d’être ensemble, n’avait de sens que dans son exhibition future. L’appareil photo donc, tout comme le blog, obstacle entre la réalité et nous, jeunes et ivres, apparait comme l’objet sacré de notre exhibition mais aussi paradoxalement, de notre pudeur. Car assurément cette exhibition narcissique cache un besoin pudique mais profond de reconnaissance des autres. C’est ce que cache aussi le culte de l’excès nocturne, sous toute ses formes.
Et au milieu de ce désordre, des milliers de blogs se perdent sur la toile, jetant des cris sourds contre l’inexistence, l’impression d’une vie superficielle dans un monde sans avenir.
La vanité de cette vie, de ces écrits, je préfère l'assumer poétiquement: «je suis superficiel profondément. Ou peut-être profondément superficiel. Il suffira de la couleur du matin »*.
* Richard Bohringer, C’est beau une ville la nuit.
Jacques Dutronc est en tournée avec ses cigares et ses lunettes. J’ai réécouté son vieux tube qui chante l’individualisme avec cynisme, et qui sonne si juste en ce début d’année 2010. Assurément, cette nouvelle décennie continuera ce que la précédente avait initié : une ère du blog, du moi plus que jamais.
Comme le soulignait Michel Leiris, il y avait avant un réel risque à écrire sur soi : le dévoilement éditorial des auteurs n’avait rien de virtuel. Aujourd’hui, plus de risques sur les blogs. Et tout le monde y écrit.
Je me demande justement pourquoi j’écris ici, dans quelle gloire de moi-même... Je réfléchis sur ce mouvement de dévoilement et de voilement qui se produit lorsque les mots passent de mon journal à l’écran. Dévoilement si intime lorsque je dis « je » et offre au monde l’intimité de mes sensations. Voilement pudique, mais peut-être lâche, de mon identité derrière une page virtuelle. Cela semble si simple d’écrire ici, presque anodin : des fragments de moi jetées sans conséquences... Dans ce dévoilement, j’éprouve toujours une culpabilité à écrire sur moi, à rester les yeux tournés vers mes yeux devant un miroir – en écrivant cela je me vois me refléter sur l’écran, et Narcisse me guette.
Est-ce cela grandir : « [se] dépasser vers quelque chose de plus largement humain » ? Je voudrai grandir et me dépasser. Je ne veux que ça, mais qu’importe, puisque la première personne que je devrai supporter sera toujours moi-même…
Le dévoilement virtuel présente l’avantage d’atténuer cette culpabilité : je me dévoile sans me dévoiler, et, parmi les milliers d’autres blogs qui crient au moi, je me dis que nous sommes tous autant de nombrilistes invétérés.
Alors, le blog : une question générationnelle ?
En effet, ce mouvement de dévoilement facile me semble pourtant complexe, lourd peut-être de toute l’identité d’une génération. Une génération qui vit à travers un voile, se montre à tout va sans oser se regarder de front.
Les réseaux sociaux aidant, les folles soirées ne s’envisagent plus sans leurs meilleurs amis, les appareils photos ou autres caméras. Dans ces soirées, j’ai parfois l’impression désagréable de ne vivre, de n’exister que par ce support numérique qui viendra s’étaler aux yeux de tous dès le lendemain, comme si l'instant présent, le plaisir d’être ensemble, n’avait de sens que dans son exhibition future. L’appareil photo donc, tout comme le blog, obstacle entre la réalité et nous, jeunes et ivres, apparait comme l’objet sacré de notre exhibition mais aussi paradoxalement, de notre pudeur. Car assurément cette exhibition narcissique cache un besoin pudique mais profond de reconnaissance des autres. C’est ce que cache aussi le culte de l’excès nocturne, sous toute ses formes.
Et au milieu de ce désordre, des milliers de blogs se perdent sur la toile, jetant des cris sourds contre l’inexistence, l’impression d’une vie superficielle dans un monde sans avenir.
La vanité de cette vie, de ces écrits, je préfère l'assumer poétiquement: «je suis superficiel profondément. Ou peut-être profondément superficiel. Il suffira de la couleur du matin »*.
* Richard Bohringer, C’est beau une ville la nuit.
dimanche 3 janvier 2010
Régressions et crépuscule
La littérature du XIXème me l’a fait sentir dans les veines, les couloirs du métro me le rappellent chaque jour : l’amour est une affaire de possession. Et tandis que les vampires s’étreignent dangereusement sous l’œil des adolescentes, je pense à mon amant et à la manière dont il me possède chaque nuit et chaque seconde que le soleil décline.
L’amour est noir et dangereux, je m’en souvenais : aimer c’est d’abord déraisonner sans explications. Mais pourquoi l’expliquer, c’est presque de l’égoïsme quand je crie son nom à le déchirer sur les murs...
Les vieilles passions me hantent comme des fantômes. Je comprends l’image du vampire : l’homme que j’aime est un survenant, et quand je me mords à ses lèvres je ne suis plus moi-même.
Il est en moi à jamais, dormant au creux de mon ventre, caché, furtif et lâche – dans ces moments je l’ignore presque. Mais dès que ma raison s’éteint le voilà brusque, dans son habit d’escarmouches grises, qui jaillit du néant et s’agrippe à mes pieds de tous ses ongles. Et dans son habit il m’emmène, vers des endroits où je me fonds en lui.
Le survenant est un homme interdit qui me tient interdite entre ses bras. Sa main grave dans mes cheveux à genoux, voilà le secret de sa beauté sombre. Et ses mots crus. Tout en lui ne sera jamais qu’allées et venues, contre mon corps et mes pensées, du lit à la fenêtre.
Mon survenant s’évanouit quand le jour se lève. J’aime le regarder s’éloigner, et je meurs un peu, la main sur la fenêtre vaporeuse, en souvenir du parfum de sa main souillant mes cheveux.
Le crépuscule m’a rejetée à l’adolescence sans raison.
L’amour est noir et dangereux, je m’en souvenais : aimer c’est d’abord déraisonner sans explications. Mais pourquoi l’expliquer, c’est presque de l’égoïsme quand je crie son nom à le déchirer sur les murs...
Les vieilles passions me hantent comme des fantômes. Je comprends l’image du vampire : l’homme que j’aime est un survenant, et quand je me mords à ses lèvres je ne suis plus moi-même.
Il est en moi à jamais, dormant au creux de mon ventre, caché, furtif et lâche – dans ces moments je l’ignore presque. Mais dès que ma raison s’éteint le voilà brusque, dans son habit d’escarmouches grises, qui jaillit du néant et s’agrippe à mes pieds de tous ses ongles. Et dans son habit il m’emmène, vers des endroits où je me fonds en lui.
Le survenant est un homme interdit qui me tient interdite entre ses bras. Sa main grave dans mes cheveux à genoux, voilà le secret de sa beauté sombre. Et ses mots crus. Tout en lui ne sera jamais qu’allées et venues, contre mon corps et mes pensées, du lit à la fenêtre.
Mon survenant s’évanouit quand le jour se lève. J’aime le regarder s’éloigner, et je meurs un peu, la main sur la fenêtre vaporeuse, en souvenir du parfum de sa main souillant mes cheveux.
Le crépuscule m’a rejetée à l’adolescence sans raison.
dimanche 22 novembre 2009
Sans aucun nom
"Nous fîmes l'amour longtemps à la façon des craquements qui se produisent dans les meubles". André Breton, Poisson soluble
Je suis épuisée de cette fatigue exquise où les mots ne peuvent se mêler à toi. Dans tes cheveux les poissons dansent, et toi tu ne sais pas –enfant !– les poissons d’or quand tu m’étreins. C’est quelque chose qui passe, imperceptible. TOUT EST SOLUBLE. Le lit soluble comme l’air au milieu de nos cris. Mes jambes solubles. Les murs de la ville solubles. Mais la ville n’existe plus. Tout est vain, évanoui...
Nous sommes au milieu d’un grand lac, sur une petite île. Un pêcheur chante au loin, le ciel changeant se reflète sur l’eau. Du gris et du vert plus blanc que la nuit. Ta bouche se tait. Parfois, il n’y a rien à dire. L’immensité du lac a volé tous les mots, et le sens de la vie, même l’idée de la mort. Et les poissons nagent autour de l’île, les poissons que jamais les pêcheurs ne prendront dans leurs filets. Je voudrai dire que je m’imprègne de cette sérénité, mais voilà : je ne pense plus avec ma tête. Tout n’est que sensations. Je me sens retrouver cet état heureux, sans conscience.
Et, pressés contre ton corps, mes yeux furtifs déclament : voici la seule vérité valable, celle des corps plus que celle des mots, celle des mains ennemies l’une contre l’autre, celle des soupirs murmurés. Il y a les bleuets et puis les poissons qui nagent entre nous. C’est ce que le langage ne peut pas dire ; c’est ce que la raison ne peut pas entendre. Au loin, le pêcheur chante...
Ton corps nu qui flotte
Ton beau corps d'enfant
Ses boucles, des filaments verts
retombent gentiment
Sur les ondes
Demain
Ce sera la nuit
Oui la nuit, veux-tu?
La rivière morte
Les boucles de ton corps
Ne danseront plus
L'argent des poissons
Les poissons de lune
Tournent autour de toi
Jouent avec les boucles
Les voleuses, les jalouses
Sous la lune vide
Git ton beau corps
Enfant ce soir
Demain
Auprès de toi dans l'ombre
Je suis épuisée de cette fatigue exquise où les mots ne peuvent se mêler à toi. Dans tes cheveux les poissons dansent, et toi tu ne sais pas –enfant !– les poissons d’or quand tu m’étreins. C’est quelque chose qui passe, imperceptible. TOUT EST SOLUBLE. Le lit soluble comme l’air au milieu de nos cris. Mes jambes solubles. Les murs de la ville solubles. Mais la ville n’existe plus. Tout est vain, évanoui...
Nous sommes au milieu d’un grand lac, sur une petite île. Un pêcheur chante au loin, le ciel changeant se reflète sur l’eau. Du gris et du vert plus blanc que la nuit. Ta bouche se tait. Parfois, il n’y a rien à dire. L’immensité du lac a volé tous les mots, et le sens de la vie, même l’idée de la mort. Et les poissons nagent autour de l’île, les poissons que jamais les pêcheurs ne prendront dans leurs filets. Je voudrai dire que je m’imprègne de cette sérénité, mais voilà : je ne pense plus avec ma tête. Tout n’est que sensations. Je me sens retrouver cet état heureux, sans conscience.
Et, pressés contre ton corps, mes yeux furtifs déclament : voici la seule vérité valable, celle des corps plus que celle des mots, celle des mains ennemies l’une contre l’autre, celle des soupirs murmurés. Il y a les bleuets et puis les poissons qui nagent entre nous. C’est ce que le langage ne peut pas dire ; c’est ce que la raison ne peut pas entendre. Au loin, le pêcheur chante...
Ton corps nu qui flotte
Ton beau corps d'enfant
Ses boucles, des filaments verts
retombent gentiment
Sur les ondes
Demain
Ce sera la nuit
Oui la nuit, veux-tu?
La rivière morte
Les boucles de ton corps
Ne danseront plus
L'argent des poissons
Les poissons de lune
Tournent autour de toi
Jouent avec les boucles
Les voleuses, les jalouses
Sous la lune vide
Git ton beau corps
Enfant ce soir
Demain
Auprès de toi dans l'ombre
lundi 9 novembre 2009
Ce qu'il advient des mystérieuses, hommage à Léona Camille Ghislaine D.,
Il est des femmes itinérantes, changeantes, que l’on entrevoie derrière les fougères, dont les yeux-réverbères illuminent encore parfois le vieux Paris comme autant de phares. Léona Camille Ghislaine D. la mystérieuse, dont le surnom n’a d’égal que l’écho de l’espérance a montré la voie parmi toutes les autres, femmes légères qui déambulent, autrefois filles, aujourd’hui rares. J’aurai aimé connaître son visage pour m’y voir davantage ; je tremble de lui ressembler. Merveilleuse. Voici le sort qui lui fut réservé par le tyran du surréalisme. Mais les génies sont cruels. Aux louanges de Breton pour son guide, sa mélusine lui dévoilant les signes succèdent une ode à la nouvelle femme aimée, et –ô ironie amère – l’œuvre qui porte le nom de la fée s’achève sur l’éloge d’une autre, et Nadja se révèle simple intercesseur vers ce nouvel amour fou.
Nadja était un prisme miroitant, folle magique lisant les cartes, mystique inquiétante s’agrippant aux barreaux de la Conciergerie. La femme fascinante n’est jamais celle que l’on choisit. Les idéaux, les allégories effraient. On ne tombe pas amoureux d’une allégorie de la vie surréaliste, ou de la vie tout court, car ce qu’elle incarne est bien trop fort : il n’y plus rien à projeter sur elle, et qu'aime-t-on à part les échos de nos idéaux? Breton a-t-il su aimer Nadja ? L’a-t-il seulement voulu ? Il me semble du moins qu’elle l’a aimé.
Nadja femme-enfant, fragile. Elle est celle qui est une autre sans cesse. L’insaisissable. Fragile exploitée. Fragile poétique. Une fois le surréalisme servi, la belle fantaisie finit à l’asile. Et Breton ne revit jamais celle qui inspira l’un de ses plus beaux écrits surréalistes, celle qui lui avait appris à lire Paris. Celle qui se maquillait très bien les yeux mais délaissait le reste du visage par manque de temps. Avant la fin de leur aventure, il l’avait étreinte. Une fois. Une seule nuit. Une nuit ratée. Une erreur. A croire que l’on ne fait pas l’amour aux femmes-enfants sans en voir le merveilleux s’évaporer dans l’aurore de la campagne –là-bas c’était Saint-Germain-en-Laye.
Le choix de Breton dans une époque autrement plus encline à la fantaisie et à la poésie m’inquiète. Je n’imagine difficilement ce qu’il advient des Nadjas aujourd’hui, si toutefois il en existe encore. Ou bien si justement, je ne l’imagine que trop. Les Nadjas sont devenues des hystériques et des incomprises, les Nadjas veulent trop. Je reste sur le bord du chemin. J’aime toujours les artistes… Le premier Moderne déclamait que la forme d’une ville change plus vite –hélas- que le cœur d’un mortel. De même, doucement, ondoyantes, les Nadja traversent toujours les villes comme les cœurs des hommes pour en ressortir vers des chemins incertains, pour voir les villes ravies par les autres, celles qui ne marchent pas les yeux au ciel. Les voyantes détrônées par les aveugles en somme. Ah ! mais les paupières des aveugles sont plus malléables… et les fougères trop vives…
Nadja était un prisme miroitant, folle magique lisant les cartes, mystique inquiétante s’agrippant aux barreaux de la Conciergerie. La femme fascinante n’est jamais celle que l’on choisit. Les idéaux, les allégories effraient. On ne tombe pas amoureux d’une allégorie de la vie surréaliste, ou de la vie tout court, car ce qu’elle incarne est bien trop fort : il n’y plus rien à projeter sur elle, et qu'aime-t-on à part les échos de nos idéaux? Breton a-t-il su aimer Nadja ? L’a-t-il seulement voulu ? Il me semble du moins qu’elle l’a aimé.
Nadja femme-enfant, fragile. Elle est celle qui est une autre sans cesse. L’insaisissable. Fragile exploitée. Fragile poétique. Une fois le surréalisme servi, la belle fantaisie finit à l’asile. Et Breton ne revit jamais celle qui inspira l’un de ses plus beaux écrits surréalistes, celle qui lui avait appris à lire Paris. Celle qui se maquillait très bien les yeux mais délaissait le reste du visage par manque de temps. Avant la fin de leur aventure, il l’avait étreinte. Une fois. Une seule nuit. Une nuit ratée. Une erreur. A croire que l’on ne fait pas l’amour aux femmes-enfants sans en voir le merveilleux s’évaporer dans l’aurore de la campagne –là-bas c’était Saint-Germain-en-Laye.
Le choix de Breton dans une époque autrement plus encline à la fantaisie et à la poésie m’inquiète. Je n’imagine difficilement ce qu’il advient des Nadjas aujourd’hui, si toutefois il en existe encore. Ou bien si justement, je ne l’imagine que trop. Les Nadjas sont devenues des hystériques et des incomprises, les Nadjas veulent trop. Je reste sur le bord du chemin. J’aime toujours les artistes… Le premier Moderne déclamait que la forme d’une ville change plus vite –hélas- que le cœur d’un mortel. De même, doucement, ondoyantes, les Nadja traversent toujours les villes comme les cœurs des hommes pour en ressortir vers des chemins incertains, pour voir les villes ravies par les autres, celles qui ne marchent pas les yeux au ciel. Les voyantes détrônées par les aveugles en somme. Ah ! mais les paupières des aveugles sont plus malléables… et les fougères trop vives…
samedi 17 octobre 2009
mercredi 30 septembre 2009
Girls Power vs féminisme
Tout s’est achevé vendredi, par chance, me libérant de trois mois d’indignation devant le poste. Au cours de ces trois mois, tandis que chaque soir le sponsor de Secret Story surinait avec machisme : « Qui a les plus grosses maracas ? », sa candidate la plus populaire, Cindy, voulait tout du moins nous prouver qu’elle avait l’apanage du girl power et de la cause des femmes. Les micros-trottoirs le lui ont bien rendu. Erratum : si cette femme représente le girl power aujourd’hui, je veux tout aussi bien croire qu’elle fait partie de l’Académie française…
Petit réajustement. Le concept de girl power est né au début des années 1990. Initialement prononcé « grrrl power », il est associé à un groupe de musique punk lesbien, les « Riot Grrrl », qui contribuèrent activement au mouvement du « third-wave feminism » aux Etats-Unis. Par la suite, le terme se voit popularisé par le groupe anglais des « Spice girls » dans la seconde moitié des années 1990. On note le changement de registre complet.
En 2009, donc, une héroïne de téléréalité qui m’évoque davantage les photos de Cindy Sherman que les portraits de Marilyn Monroe appelle aux droits des femmes en tyrannisant les candidats masculins de l’émission afin de fonder un « clan » girl power. Elle se présente elle-même comme une « grande gueule » et le fait savoir. Tout au long du jeu, elle prend les traits d’une fine manipulatrice, et, scandant à tout va son naturel, il me semble qu’elle ne cesse jamais de jouer. En somme, elle incarne une sorte de caricature historique que les hommes pouvaient faire des femmes : emmerdeuses, manipulatrice et fausses. Drôle de manière de défendre notre pouvoir. D’autre part, quand Cindy dont le net connait les vidéos érotiques minaude toute poitrine dehors devant les caméras, son pouvoir de femme n’est autre qu’un pouvoir du corps. On est bien loin de l’élévation de la troisième vague féministe contre la pornographie et l’image de la femme objet.
Le girl power , prolongation erronée du féminisme ?
On pourrait répondre oui, quand Cindy entend par girl power la domination et la manipulation d’un sexe par l’autre alors que les féministes originelles n’aspiraient qu’à l’égalité et au juste partage des tâches. Oui encore, quand les Pussycat Dolls ou autres groupes pop dessinent un girl power par leurs corps envoûtants tandis que Simone de Beauvoir faisait appel à la dignité pour s’affranchir de la subordination et que le combat des femmes était d’abord un combat civique.
Il semblerait bien que nous assistions à un pervertissement du sens originel du girl power et de ce qu’il évoque en premier lieu : la cause des femmes. En effet, le fameux pouvoir féminin, à travers les icônes pop qui le supportent depuis les années 1990, apparaît –je le disais à propos de Cindy- comme un pouvoir du corps, comme si ces jeunes femmes voulaient faire de leur sensualité et de leur potentiel sexuel une arme de soumission de ces messieurs.
Le retournement de situation est intéressant : après s’être battues durant une bonne partie du XXe siècle pour la dissociation de la sexualité et de la procréation qui aboutit au droit à la contraception, à l’avortement mais aussi à la reconnaissance du plaisir féminin, les féministes s’attaquèrent à l’image de plus en plus répandue dans les médias de la femme-objet –entendons objet du désir et du plaisir masculin. Aujourd’hui, le girl power revendiqué comme un néo-féminisme par les icônes est d’une hybridité étrange : il est celui d’une femme-objet mais d’une femme objet auto-suffisante, dont la dimension sexuelle est une arme de pouvoir. Je pose la question : faut-il être une bimbo pour devenir une "independant woman" …?
Vers une juste acception du girl power
Ce concept populaire, s’il était revendiqué avec plus de sens, pourrait pourtant servir à démocratiser certaines idées féministes. Beth Ditto, la chanteuse du groupe de rock The Gossip, en serait une bonne incarnation. Militante en faveur du collectif LGBT (Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered people), elle a su se distinguer par son talent et sa personnalité provocante, non par son physique. Ou peut-être oui, aussi par son physique, mais seulement pour montrer un mépris des normes et s’assumer telle qu’elle est. Son refus de poser pour les magasins Gap car ils ne produisaient pas de vêtements dans sa taille prouve la sincérité de son engagement.
Vivre pleinement, être fidèle à soi-même dans la dignité, peut-être est-ce cela, le juste girl power.
Petit réajustement. Le concept de girl power est né au début des années 1990. Initialement prononcé « grrrl power », il est associé à un groupe de musique punk lesbien, les « Riot Grrrl », qui contribuèrent activement au mouvement du « third-wave feminism » aux Etats-Unis. Par la suite, le terme se voit popularisé par le groupe anglais des « Spice girls » dans la seconde moitié des années 1990. On note le changement de registre complet.
En 2009, donc, une héroïne de téléréalité qui m’évoque davantage les photos de Cindy Sherman que les portraits de Marilyn Monroe appelle aux droits des femmes en tyrannisant les candidats masculins de l’émission afin de fonder un « clan » girl power. Elle se présente elle-même comme une « grande gueule » et le fait savoir. Tout au long du jeu, elle prend les traits d’une fine manipulatrice, et, scandant à tout va son naturel, il me semble qu’elle ne cesse jamais de jouer. En somme, elle incarne une sorte de caricature historique que les hommes pouvaient faire des femmes : emmerdeuses, manipulatrice et fausses. Drôle de manière de défendre notre pouvoir. D’autre part, quand Cindy dont le net connait les vidéos érotiques minaude toute poitrine dehors devant les caméras, son pouvoir de femme n’est autre qu’un pouvoir du corps. On est bien loin de l’élévation de la troisième vague féministe contre la pornographie et l’image de la femme objet.
Le girl power , prolongation erronée du féminisme ?
On pourrait répondre oui, quand Cindy entend par girl power la domination et la manipulation d’un sexe par l’autre alors que les féministes originelles n’aspiraient qu’à l’égalité et au juste partage des tâches. Oui encore, quand les Pussycat Dolls ou autres groupes pop dessinent un girl power par leurs corps envoûtants tandis que Simone de Beauvoir faisait appel à la dignité pour s’affranchir de la subordination et que le combat des femmes était d’abord un combat civique.
Il semblerait bien que nous assistions à un pervertissement du sens originel du girl power et de ce qu’il évoque en premier lieu : la cause des femmes. En effet, le fameux pouvoir féminin, à travers les icônes pop qui le supportent depuis les années 1990, apparaît –je le disais à propos de Cindy- comme un pouvoir du corps, comme si ces jeunes femmes voulaient faire de leur sensualité et de leur potentiel sexuel une arme de soumission de ces messieurs.
Le retournement de situation est intéressant : après s’être battues durant une bonne partie du XXe siècle pour la dissociation de la sexualité et de la procréation qui aboutit au droit à la contraception, à l’avortement mais aussi à la reconnaissance du plaisir féminin, les féministes s’attaquèrent à l’image de plus en plus répandue dans les médias de la femme-objet –entendons objet du désir et du plaisir masculin. Aujourd’hui, le girl power revendiqué comme un néo-féminisme par les icônes est d’une hybridité étrange : il est celui d’une femme-objet mais d’une femme objet auto-suffisante, dont la dimension sexuelle est une arme de pouvoir. Je pose la question : faut-il être une bimbo pour devenir une "independant woman" …?
Vers une juste acception du girl power
Ce concept populaire, s’il était revendiqué avec plus de sens, pourrait pourtant servir à démocratiser certaines idées féministes. Beth Ditto, la chanteuse du groupe de rock The Gossip, en serait une bonne incarnation. Militante en faveur du collectif LGBT (Lesbian, Gay, Bisexual and Transgendered people), elle a su se distinguer par son talent et sa personnalité provocante, non par son physique. Ou peut-être oui, aussi par son physique, mais seulement pour montrer un mépris des normes et s’assumer telle qu’elle est. Son refus de poser pour les magasins Gap car ils ne produisaient pas de vêtements dans sa taille prouve la sincérité de son engagement.
Vivre pleinement, être fidèle à soi-même dans la dignité, peut-être est-ce cela, le juste girl power.
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